2. Application pratique
Ce modèle a-t-il un quelconque rapport avec nos
pratiques actuelles ?

Les « Titres uniformes
musicaux » : une approche pragmatique de l’Œuvre
musicale
La norme française AFNOR Z 44-079 s’est donné pour
but de « regrouper et classer les notices bibliographiques
des différents états (éditions, versions,
traductions ou autres variantes de titre) d’une même œuvre
et de donner les éléments nécessaires à l’identification
de ces œuvres » : on retrouve bien dans cette
phrase la notion, définie dans le modèle FRBR,
d’une Œuvre qui se décline en de multiples
Expressions.
Cette norme considère clairement comme relevant de l’entité Œuvre
les « paraphrases et variations » (§ 4.3) et prescrit
de les classer « sous une vedette titre construit, associée à la
vedette nom de personne du compositeur auteur de la variation. » En
revanche, il y a un peu plus de « flou » en ce qui concerne
les arrangements, que l’on considère comme de simples Expressions « dans
le cas d’adaptations particulières à une édition ou
réalisées dans un répertoire musical hétérogène
par rapport au genre de l’œuvre originale » (§ 2.4.3.1.2),
mais comme des Œuvres s’ils « offrent un caractère
de permanence », c’est-à-dire, s’ils constituent
une adaptation « répertoriée dans le catalogue thématique
de l’œuvre de [l’adaptateur], [ou qui] possède un numéro
d’opus dans son œuvre, ou [qui] fait l’objet d’une édition
de référence » (§ 2.4.3.1.1). En d’autres
termes, une Expression devient une Œuvre (au sens FRBR des deux termes)
dès lors qu’elle porte un numéro d’opus, qu’elle
est référencée dans un catalogue thématique, ou qu’elle
figure dans une édition monumentale.
Norme AFNOR Z 44-079 :
- Buts :
- «
identifier les œuvres »
- «
regrouper/classer les différents états d’une œuvre »
- Paraphrases
et variations :
- Créer un nouveau titre uniforme
- Arrangements :
- À « caractère de permanence » :
- Créer
un nouveau titre uniforme
- De circonstance ou dans un répertoire « hétérogène » :
- Ne
pas créer de nouveau titre uniforme
Dans le détail, on s’aperçoit en outre
que cette norme est malheureusement très ambiguë,
puisque certains éléments constitutifs du titre
uniforme musical peuvent s’appliquer indifféremment
tantôt à l’Œuvre, tantôt à l’Expression
: tel le qualificatif de date (§ 2.3.2.1), tandis que
d’autres s’appliquent clairement uniquement à l’Expression
: qualificatif de langue (§ 2.3.3), qualificatif de
version (§ 2.3.5), « éléments
additionnels » (§ 2.4), mais figurent tantôt à l’intérieur
des crochets carrés censés délimiter
les éléments qui identifient l’Œuvre,
tantôt à l’extérieur de ces mêmes
crochets carrés, dans la zone réservée
aux éléments permettant de distinguer une Expression.
En fait, et en simplifiant un peu, la norme française
inclut à l’intérieur des crochets carrés
ce qui relève aux yeux du Gruppo di studio sulla catalogazione
des « Expressions de niveau 0 et 1 »,
et à l’extérieur des crochets carrés
ce qui relève des « Expressions de niveau
2 ».
Z 44-079 et FRBR :
- Élément ambigu :
- Qualificatif de date :
[Quatuors (6). Cordes (1789)] : Œuvre
[Don Carlos
(1867)] : Expression
- Éléments relatifs à l’Expression
:
- Qualificatif de langue (à l’int. et
hors des [ ])
- Qualificatif de version (à l’int.
des [ ])
- Éléments additionnels (hors des [ ])
- Élément relatif à la Manifestation
:
- Mention de date (hors des [ ])
Nouvelle Œuvre vs. simple version
La question sans réponse : Qu’est-ce qu’une œuvre
?
Le but premier des experts qui ont élaboré le
modèle FRBR
n’était pas nécessairement de faire la révolution,
mais de rendre compte de la manière la plus rationnelle et la plus scientifique
possible des pratiques actuelles de catalogage. Toutes les ambiguïtés
qui existent déjà dans ces pratiques, notamment dans le traitement
de la musique, se retrouvent donc dans le modèle ; mais l’environnement
rationnel du modèle ne les rend peut-être que plus flagrantes encore.
Cela est vrai en premier lieu pour la notion d’Œuvre, dont les contours
sont par essence flous et indéterminés. Le Rapport final sur les
FRBR dit expressément (§ 3.2.1) : « il peut très
bien arriver que d’une culture à l’autre on ne conçoive
pas de la même manière ce qui constitue la substance d’une œuvre
et le moment où l’on passe d’une œuvre donnée à une
autre œuvre. Il s’ensuit que dans le cadre de conventions bibliographiques
les critères permettant de déterminer les limites entre une œuvre
et une autre peuvent varier selon l’appartenance à tel ou tel contexte
culturel ou géopolitique. »
Par convention, et tout en reconnaissant qu’il serait possible de voir
les choses autrement, les auteurs du modèle considèrent comme de
simples Expressions d’une seule et même Œuvre musicale :
- l’ajout
de parties ou d’un accompagnement ;
- la transcription ;
- l’arrangement.
Ils considèrent au contraire
comme la création d’une nouvelle Œuvre
distincte :
- les variations sur un thème ;
- les paraphrases et
transcriptions libres à partir d’une Œuvre
musicale.
Dans les différents codes de catalogage qui existent à travers
le monde, la réalité n’est malheureusement pas
aussi simple. 
En dehors de nos conventions, qu’est-ce qui nous permet
de « reconnaître » une œuvre dérivée
d’une simple version ?
- Catalogues thématiques : usages
fluctuants
- Les compositeurs eux-mêmes : usages fluctuants
- Identifiants
internationaux normalisés : ne reconnaissent
pas même « notre » notion
d’œuvre
!
Identifier, numéroter : les
catalogues thématiques
: une approche « non normalisée » de
l’Œuvre musicale.
Que ce soit dans le contexte des AACR, de la norme AFNOR Z 44-079
ou de n’importe
quel autre code de catalogage, les catalogueurs sont de toute façon très
dépendants des divers catalogues thématiques qu’ils ont à leur
disposition. Or, ces catalogues thématiques sont construits de manières
très diverses par leurs auteurs, et traitent parfois comme Œuvres
des réalisations qui constituent clairement des instances de l’entité Expression
dans le modèle FRBR.
Ainsi, le catalogue des œuvres de Franz Liszt par Humphrey Searle attribue
un numéro distinct à chacune des versions (c’est-à-dire,
des expressions) de chaque œuvre, lorsque ces expressions font appel à des
instrumentations distinctes: Les morts : version pour orchestre et chœur
d’hommes ad libitum : S 112 n° 1 ; version pour piano : S 516 ; version
pour piano à 4 mains : S 601 ; version pour orgue : S 268 n° 2. En
revanche, lorsque les diverses expressions d’une même œuvre
ont la même instrumentation, Searle les regroupe derrière un numéro
commun qu’il fait suivre d’un numéro d’ordre : Die
Trauergondel : 1re version : S 200 1 ; 2e version : S 200 2.
Le catalogue thématique établi par Dallas Kern Holoman pour les œuvres
d’Hector Berlioz, quant à lui, attribue un numéro à chaque œuvre,
et décline les différentes versions (expressions) de chaque œuvre
en adjoignant une lettre à ce numéro. Ainsi, par exemple, l’œuvre
La belle voyageuse qui a pour numéro H 42 est réalisée à travers
les différentes expressions suivantes : chant (tessiture non spécifiée)
et piano, H42A ; quatuor vocal masculin et orchestre, H 42B ; mezzosoprano et
piano, H42C ; chœur de femmes et piano, H 42D.
- Liszt : Les morts :
- orch., chœur d’hommes ad lib.,
S 112 n° 1
- piano, S 516
- piano 4 mains, S 601
- orgue, S 268 n° 2
- Liszt : Die Trauergondel :
- 1re version, S 200 1
- 2e version, S 200 2
- Berlioz : La belle voyageuse H 42 :
- chant (non spéc.)
et piano, H 42A
- quatuor vocal masculin et orchestre, H 42B
- mezzo et piano, H
42C
- chœur de femmes et piano, H 42D
Usages des compositeurs
- Partch
- Windsong (1958)
- Daphne of the dunes (1967)
- en fait, très peu de différences.
- Ruggles
- Sun-treader : titre d’abord donné à une œuvre
ensuite rebaptisée Men en remplacement
d’une
autre œuvre
intitulée Men et reniée par
Ruggles.
- Pärt
- Fratres : pour ensemble d’instruments anciens
; pour violon et piano ; pour 12 violoncelles…
- Berio
- Série des Sequenze et des Chemins.
Identifier, numéroter : le modèle FRBR et les identifiants
internationaux normalisés
Le Code international normalisé des œuvres musicales
(International Standard Musical Work Code, ISWC), défini
par le projet de norme ISO/DIS 15707, veut être « un
système d’identification univoque des œuvres
musicales », mais la manière dont ces « œuvres
musicales sont définies les rapproche plutôt de la
notion d’Expression du modèle FRBR.
Le Code international normalisé des enregistrements (International Standard
Recording Code, ISRC), défini par la norme ISO 3901, s’applique
clairement à toute Expression de type sonore qui fait l’objet d’un
enregistrement.
Le Numéro international normalisé de la musique (International
Standard Music Number, ISMN), défini par la norme ISO 10957, s’applique
clairement à toute Manifestation de type publication musicale imprimée.
Il n’existe pas à proprement parler d’identifiant ISO pour
les Manifestations de type publication d’enregistrement sonore ; c’est
la norme de fait UPC/EAN qui en tient lieu.
En ce qui concerne les œuvres de musique électroacoustique, l’Expression
en tant qu’abstraction compositionnelle et l’Expression en tant que
réalisation sonore se confondent : le texte musical est livré directement à l’auditeur
en même temps que sa réalisation sonore, sans passer par l’intermédiaire
de l’interprétation : c’est pourquoi une œuvre de musique électroacoustique
peut recevoir à la fois un ISWC (en tant que création musicale)
et un ou plusieurs ISRC (en tant qu’enregistrement sonore). Une œuvre
de musique électroacoustique peut toutefois avoir plusieurs Expressions,
lorsqu’un compositeur révise sa composition électroacoustique
au cours du temps par exemple, ou bien lorsqu’elle fait l’objet d’une
modification par un autre intervenant : chaque Expression reçoit alors
un ISWC distinct et un ou plusieurs ISRC. C’est le cas par exemple de la
version remixée en 1998 de La dixième symphonie de Beethoven, de
Pierre Henry, et c’est aussi le cas de tous les remixes en Techno.

Quel potentiel concret pour l’avenir ?
Du point de vue des usagers de bibliothèques musicales
:
- Des réponses différenciées à des
questions très précises :
- Existe-t-il des œuvres
conçues pour arpeggione
?
- Avez-vous des partitions pour arpeggione ?
- Quel est le son de
l’arpeggione ?
- Des réponses bien ordonnées à des
questions très vagues :
- Des possibilités de relations
(donc de navigation) :
- les sources de Schubert
- l’influence de Schubert…
Du point de vue des catalogueurs de documents
musicaux :
- Une économie de saisie :
- décrire une fois pour
toutes une œuvre ou une expression
- puis se lier à cette
description chaque fois que de besoin
- Exactitude, précision
et cohérence renforcées à travers
toutes les notices
- exemple de « My funny
valentine » :

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